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Eloge à la lenteur

Ce n’est pas un fait nouveau et nous avons certainement tous reçu durant nos cours, un conseil visant à nous inciter à travailler lentement. Beaucoup de raisons sont invoquées, j’ai rassemblé celles qui me semblent les plus importantes. Je me concentre dans cet article sur la découverte d’un nouveau morceau dans un contexte où nous avons du temps pour le déchiffrer, dans le monde de la musique classique ou contemporaine. Les personnes concernées par d’autres styles pourront trouver des idées mais il faudra les adapter légèrement.


D’expérience personnelle, développer cette approche de manière régulière, permet de rendre plus fluide le déchiffrage à la volée (sans préparation) en créant des liens entre les différentes actions simples qui composent notre jeu instrumental




La décomposition de l’action


Jouer d’un instrument de musique est une tâche complexe composée de multiples actions simples.

Nous avons notre partition devant les yeux, le fait de lire les informations qu’elle contient est déjà une action complexe en soi : tempo, notes, tonalité, rythmes, nuances, articulations, phrasé, carrures, forme, effets... J’en oublie peut-être, mais pour s’assurer d’avoir tout bien vu, lu et compris, il faut y accorder du temps (entraînement en amont et sur chaque nouvelle pièce). Avant de prendre l’instrument, la lecture et l’analyse de la partition seront prioritaires. Chacun des sujets que j’ai cité doit être maîtrisé. Bien entendu avec l’expérience il faut de moins en moins de temps pour arriver à tout parcourir.


Avant de prendre l’instrument ou de s’installer, il faut aussi faire un premier jet des doigtés. Concernant la clarinette en tout cas, il n’y a que peu d’exemples où cela sera obligatoire, mais lors de la première fois où nous jouerons le morceau, ce sera agréable d’avoir un petit signe écrit où il faut pour nous aider. Bien sûr ce premier jet pourra être modifié en contexte, je pense notamment à la justesse et nous pourrons bien sûr avoir oublié des choses.


Avant de jouer, une dernière chose pour les instruments à vent en tout cas, je crois beaucoup dans le fait de phraser avec l’air seul (sans instrument). Notre air sera notre geste, notre intention. Etre capable de « souffler » un morceau avant même de le jouer, élimine les difficultés digitales et d’émission du son. Un premier déchiffrage sans nuance est un peu triste et ne permet pas de partir dans les meilleures conditions.


Il peut être utile de jouer à la muette (les doigts sur l’instrument dessinant les doigtés mais sans produire de son), ou carrément en visualisation, en se chantant la musique du mieux possible dans la tête.



La familiarisation et l’appropriation


Ecouter une interprétation du morceau que nous devons jouer est une bonne aide, surtout au début quand nous n’avons pas tous les outils rythmiques en main, cependant, je pense qu’il est important d’avoir un temps d’exploration de la pièce par nous-mêmes. Nous la verrons peut-être d’une autre façon sans être influencé par les autres.


Nous avons bien pris le temps de lire notre partition, avons noté nos doigtés, préparé notre souffle, nous voilà prêts à jouer pour de bon. Mais à quelle vitesse ? Il est bien entendu déconseillé de jouer du premier coup à la vitesse indiquée. Il est important de différencier le tempo de travail et le tempo d’interprétation. En travail notre objectif est d’aller à une vitesse qui nous permette d’analyser en temps réel ce que nous faisons. En interprétation, ce n’est plus le moment d’analyser, si nous avons bien travaillé, les automatismes seront là et le jeu sera libéré et sublimé par l’instant.


Pour rester cohérent dans notre pulsation, qui est à la base de beaucoup de choses, nous allons chercher le passage le plus rapide ou le plus difficile techniquement et le jouer suffisamment lentement pour nous permettre de le traverser sans aucune difficulté. Ce sera le tempo de départ de travail. Il faudra alors répéter chaque phrase avec présence, intention et écoute en accélérant très progressivement et en nous assurant que nous n’oublions rien en route.


J’ajouterai qu’il est dangereux de tenter de jouer un morceau en une seule fois de cette façon là : nous allons être fatigués à la fin et nous ne pourrons pas retenir tout ce que nous aurons fait. Il faut faire des pauses voire attendre une séance suivante avant de continuer notre exploration.


Pour revenir au premier paragraphe de ce point, il est important plus tard d’aller chercher des idées chez les autres pour nous inspirer, ou même apprendre la façon traditionnelle d’interpréter tel ou tel passage (est-il préférable de se plier à cette tradition ? C’est une autre question !). Néanmoins j’ai constaté un phénomène intéressant : la première interprétation que nous entendons nous marque forcément, et devient la référence pour celles que nous entendrons par la suite. Ce qui nous amène de façon détournée au point suivant.


La première impression


Lorsque nous jouons un morceau pour la première fois, l’impression que nous en avons restera gravée. Prenons l’exemple classique d’un passage qui nous aura semblé quasi impossible la première fois, nous passerons du temps à le travailler mais garderons toujours en tête que c’est une partie difficile. Quel que soit notre travail, cette pensée viendra perturber l’interprétation. Même si le trait passe et que nous arrivons au bout, j’appelle ce genre de moment un « tunnel », comme si nous captions moins bien, nous enfermions et coupions la communication avec l’extérieur, car nous restons dans le mode travail en cherchant à analyser.


Ainsi, il est préférable de découvrir un nouveau à une vitesse qui nous permette de sentir le phrasé, mais également de jouer avec aisance là où la partition se noircira un peu, ou bien là où les intervalles ou le détaché seront complexes. Cela nous permettra de garder un sentiment de contrôle et de facilité qui sera transmis aux auditeurs et qui donnera une impression de grande maîtrise.


La confiance en soi


Dernier point qui découle des constatations du précédent, travailler lentement et prendre le temps de progresser, permet de développer la confiance en soi. Que choisiriez-vous entre passer des heures à rater un passage pour recommencer le lendemain avec une progression faible ou se contenter de le filer sans difficulté, pour reprendre le lendemain à peine plus vite ?


Il faut avoir confiance dans la progressivité et la répétition à long terme : en augmentant de 2 chiffres par jour la vitesse du métronome, en 15 jours, nous gagnons 30 chiffres, et pourtant chaque jour semblait à peine plus rapide que le précédent !


Evidemment il y a une limite, physique, ou tout simplement au niveau de l’acoustique ou des auditeurs, cependant en arrivant très progressivement au résultat souhaité et en n’oubliant rien au passage, nous gagnerons énormément de temps.


Cette progression en partant du meilleur dont nous sommes capable à un moment donné, amène paradoxalement aux résultats les plus rapides, à condition bien sûr d’avoir un objectif clair et une date butoir qui nous motive sans nous bloquer. Si nous commençons dès le départ à nous mettre en difficulté en jouant au delà de nos capacités, la sensation pourra être de travailler plus dur, mais le résultat sera moins fiable et n’amènera pas à un jeu parfaitement maîtrisé.


Il n'y a pas une ligne d'arrivée pour tout le monde qu'il faut atteindre avant les autres, notre progression est personnelle et notre ligne d'arrivée est à nous, pas besoin de se comparer aux autres pour avancer et l'atteindre avec patience et persévérance !





Pour conclure, il nous faut cultiver le fait d’accepter le niveau auquel nous sommes, puis se donner un objectif pour partir d’une base solide, et enfin avancer pas à pas en se donnant toutes les chances possibles pour progresser et nous approcher au plus près de nos objectifs musicaux avec sérénité. Avec ces outils, nos interprétations ne seront peut-être pas les plus brillantes, mais elles seront marquantes, car empreintes de notre personnalité et au fond, c’est ça qui compte.


Bonne pratique et n’oubliez pas de vous amuser !

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